Artemisia annua – Monographie

Artemisia annua : monographie D. Dieng

 


Phytotherapy is a thriving medical modality that uses whole plants to treat whole people, facilitating the healing process within the framework of holistic medicine. It is both an art and a science. With its roots in the past, it is still relevant and meaningful in the present, offering great potential contributions to modern medicine.   

D. Hoffman, the science and practice of herbal medicine.

 

D. Dieng, Monographie sur l'Artemisia annua, août 2020, Bruxelles (TFE dans le cadre de la formation en herboristerie de l'EFP)

 

Executive summary

Plus de 2000 ans d’utilisation dans la pharmacopée traditionnelle chinoise avant sa redécouverte en 1973 et toutes les polémiques au centre desquelles l’Artemisia annua se trouve !

En 2018, le visionnage du documentaire "Malaria Business" de Bernard Crutzen et la découverte des enjeux économiques soulevés par une "simple" plante qui pourrait sauver des milliers de personnes, à un moindre coût, et contribuer à l'éradication du paludisme avait déjà soulevé ma révolte. Comment peut-on laisser mourir des gens au prétexte qu'une plante pouvait provoquer des résistances, alors que cette plante est peut-être LA solution ? C'était oublier les enjeux économiques et le jeu du lobbying pharmaceutique.

Mieux connaître cette plante et comprendre les enjeux qu'elle soulève, telle a été ma motivation en choisissant d'étudier l'Artemisia annua pour ma monographie. Aujourd'hui, à l'issue de ce travail "monographique" je comprends mieux les dessous des cartes (que je rappelle dans le chapitre 4 – Histoire et commentaires) et suis plus désireuse que jamais de contribuer à valoriser cette plante ou ses sœurs, comme l'Artemisia afra, au profit du traitement du paludisme, au profit des africains. 

L'Artemisia annua est une polythérapie riche d'une vingtaine de composés ayant une action sur le paludisme et pas uniquement : COVID-19, cancers, parasitoses, maladies inflammatoires … pour ne citer que quelques-unes des pathologies qui pourraient bénéficier des 400 composants et plus de l’Artemisia annua.  

  Il me semble en effet qu'il y a plusieurs niveaux de recherche qui devraient être soutenus :

La recherche sur l'Artemisia annua et ses autres composants. Certaines propriétés de l'Artemisia annua mériteraient que l'on se penche dessus : Quid des flavones ? Quid de la synergie entre tous ces composants ? Quid également d'une approche pluridisciplinaire qui réuniraient des chercheurs issus de disciplines autres que biologiques ? Quid de la médecine traditionnelle et plus particulièrement de la Médecine Traditionnelle Chinoise ? Un point qui m'a frappé dans les anciens écrits chinois et qui mentionné à plusieurs reprises, c'est l'utilisation de l'urine en combinaison avec l'Artemisia annua. Pourquoi ? La présence d'urine et donc de ses composants – les médecins des diverses époques précisent même l'urine d'enfant – provoquerait-elle une réaction chimique susceptible de modifier l'action de l'Artemisia annua ?

La recherche sur les autres armoises reconnues localement pour leurs propriétés antipaludiques. Je pense à l'Artemisia vulgaris, à l'Artemisia absinthium et surtout à cette Artemisia afra, dont les conditions de culture s'avèreraient peut-être plus appropriées à l'Afrique. Faut-il donc s'échiner à vouloir lutter contre le paludisme avec l'Artemisia annua, plante fragile, aux rendements faibles en artémisinine (si on s'arrête sur le fait que seule l'artémisinine agit sur le paludisme) et sujette à compétition avec l'industrie pharmaceutique ?

Car la compétition pour l'obtention de l'artémisinine ne fait que commencer. Aujourd'hui, de nombreuses recherches (encore au stade des laboratoires) ont montré les applications potentielles de l'artémisinine et de ses dérivés sur le traitement de nombreuses pathologies : cancer, COVID-19, syndrome métabolique, maladie de Lyme, et j'en passe. Lorsque l'industrie pharmaceutique, focalisée depuis 20 ans sur les utilisations de cette molécule dans le traitement du paludisme, réalisera le potentiel de l'artémisinine pour des pathologies "occidentales" plus rémunératrices, se préoccupera-t-elle encore de produire des traitements antipaludiques (qu'elle s'est engagée à commercialiser dans le pays où le paludisme est endémique à prix coûtant) ? Ne sera -t-elle pas tentée de produire pour des marchés plus rémunérateurs ? Face à une montée de la demande en artémisinine qui risque d'aller croissant avec les nouvelles applications de son usage dans le traitement de "nouvelles" pathologies, et notamment face à la maladie qui aujourd'hui fait le plus peur, la COVID-19, est-ce que l’on ne risque pas de se trouver face à une pénurie (comme c’est déjà arrivé par le passé) au détriment des populations africaines ?

On l'a évoqué, les enjeux économiques jouent un rôle important : les Etats africains ont-ils intérêt à promouvoir l'usage des plantes médicinales locales, d'autant que nombre d'entre eux se sont engagés vis-à-vis de l'OMS à se procurer et à utiliser des ACT ? Quid de l'amélioration de la santé publique dans la balance des intérêts commerciaux quand on sait que l'importation d'un médicament commercial représente une source de revenus à travers la taxe d'importation et la taxe d'enregistrement. Si le médicament est produit à l'échelle locale, l'Etat ne reçoit plus que la taxe d'enregistrement mais … Combien d'Etats sont prêts à s'engager dans une vision à long terme et à privilégier les améliorations qui impacteront leur PIB, à travers l'amélioration de la santé de leurs citoyens, l'amélioration de la scolarité (des chercheurs ont démontré l'impact sur la scolarité et l'éducation et consécutivement tout le système économique) ?

Je ne suis pas chercheuse, je ne suis experte dans aucune des disciplines auxquelles j'ai dû faire appel pour la rédaction de cette monographie. Par contre, mon expérience passée en tant que consultante en intelligence stratégique et ma capacité à anticiper les tendances me font conclure qu'il est urgent que les personnes impliquées dans la recherche sur l'Artemisia annua et dans la défense de son utilisation pour le traitement du paludisme, ces personnes qui y ont consacré toute leur énergie pendant des années, lèvent le nez du guidon et anticipent les nouvelles applications thérapeutiques de l'artémisinine et de ses dérivés. En effet, si elles veulent poursuivre la défense des intérêts des populations africaines et les aider à éradiquer le paludisme, il est temps de tourner les efforts vers d'autres plantes, comme le recommande d'ailleurs Pierre Lutgen, de l'association belgo-luxembourgeoise IFB-BELHERB. Son association, dont le but est de promouvoir les herbes médicinales dans les pays du Sud, a mis le cap sur l'Artemisia afra.

Enfin, venons-en à la réhabilitation de l'Artemisia annua en Belgique et dans les autres pays qui l'ont inscrite au rang des plantes dangereuses et/ou interdites. Il me semble qu'il y a suffisamment de travaux de recherche aujourd'hui qui mettent en avant ses applications dans le traitement de pathologies "occidentales" auxquelles les législateurs européens seront certainement plus sensibles. Le récent focus mis sur ses applications possibles dans le traitement de la COVID-19 et le fait que l'un des centres de recherche les plus réputés au monde, l'Institut Max Planck, ait pu démontrer in vivo que l'artémisinine pouvait jouer un rôle contre le coronavirus vient renforcer la nécessité d'une réhabilitation de cette plante en Europe. L'Europe va-t-elle laisser passer cette manne thérapeutique et commerciale en continuant à interdire l'usage de l'Artemisia annua à des fins "alimentaires" et thérapeutiques ?  

Je terminerai en reprenant la conclusion de trois chercheurs B. Blanc, B. Weniger et J.-P.  Nicolas dans leur article « Réflexions autour de la culture d’Artemisia annua et de la production d’artémisinine ». Elle fait écho à la citation qui ouvre cette étude et notamment à un point auquel j’attache beaucoup d’importance, la connaissance des savoirs thérapeutiques ancestraux au profit de notre présent et de notre futur. « Les savoirs et pratiques traditionnels des populations leur permettent souvent de trouver dans leur environnement les ressources naturelles pour combattre les pathologies qui les agressent.

En ce qui concerne le paludisme, ainsi que pour d’autres pathologies qui affectent les pays du sud, il nous apparaît évident de rechercher d’abord des solutions tant dans l’environnement naturel que dans les ressources culturelles des pays concernés. »